Jean-Louis Touraine

17 Déc

La légalisation du suicide médicalement assisté, "du bon sens"

Hier, dans la perspective d'une future loi sur la fin de vie, un panel de citoyens mis en place par le Comité consultatif national d'éthique (CCNE) s'est prononcé en faveur de la légalisation du suicide médicalement assisté.

En réaction à cette annonce, j'ai accordé une interview au Nouvel Observateur.

Le débat sur l'épineuse question de l'euthanasie connait un coup d'accélérateur. A quelques mois d'une future loi sur le thème de la fin de vie, un groupe représentatif de 18 citoyens, sélectionnées par l'institut de sondages Ifop, et mis sur pied par le Comité consultatif national d'éthique (CCNE), vient de remettre ses conclusions ce lundi 16 décembre. Proposition phare : légaliser le suicide médicalement assisté. Jean-Louis Touraine, député PS du Rhône, médecin de formation et membre de l'office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques, livre ses impressions sur ces nouvelles recommandations. Interview.

Le rapport reste prudent sur l'euthanasie, mais propose en revanche de légaliser le suicide médicalement assisté. Y êtes-vous favorable ?

- Oui, je suis favorable à cette proposition qui fait preuve de bon sens et qui correspond à l'opinion de la majorité des Français. Il faut donner la possibilité aux malades qui le souhaitent, d'absorber des produits qui abrégeront leurs vies et qui leur permettront de reposer en paix.

Comme le disait Albert Camus, le suicide est la question philosophique fondamentale. Il y a quelques décennies notre société n'était pas prête : beaucoup de personnes disaient qu'il ne fallait surtout pas légiférer sur ce sujet et laisser les médecins décider en fonction de chaque cas particuliers.

Mais aujourd'hui, on ne peut pas ne pas se poser la question de l'assistance médicale au suicide. Il faut l'aborder de face. Si nous ne légiférons pas, nous resterons à la merci d'inégalités considérables. Certaines équipes médicales peuvent être très entreprenantes en allant jusqu'à pousser la décision sur la fin de vie, quand d'autres font preuve d'intégrisme en imposant des fin de vie douloureuses.

Si le panel de citoyens s'oppose à une inscription de l'euthanasie dans la loi, il préconise, dans des cas particuliers, des "exceptions d'euthanasie", notamment dans l'hypothèse où une personne en fin de vie n'est pas en mesure d'exprimer sa volonté. Est-ce une position d'équilibre que vous partagez ?

- L'euthanasie, telle qu'on l'entend aujourd'hui, signifie donner la mort à autrui. C'est une pratique grave que l'on doit entourer d'un luxe de précautions. L'expression "exceptions d'euthanasie" est donc intéressante. Il y a de cas rares où la personne n'est pas en mesure de s'administrer elle-même des produits, ou même de prendre une décision. Dans ces cas-là, on peut en effet envisager de procéder - de manière exceptionnelle - à une euthanasie à l'issue d'une concertation entre un collège de médecins et la famille.

D'ailleurs, je tiens à dire qu'il faut être plus courageux que les pratiques actuelles. Aujourd'hui, il y a des hôpitaux où des médecins confient à leurs infirmières la tâche de mettre fin à la vie d'un patient. C'est un manque de courage, c'est aux médecins de le faire !

Faut-il mettre fin à l'hypocrisie sur les pratiques de médecins en "catimini" ?

- Il faut aller au-delà de la loi Leonetti de 2005 qui, en clair, autorise l'emploi de sédatifs à des doses très excessives, sans pour autant ouvrir la possibilité de mettre fin à la vie. C'est hypocrite. On sait qu'il y a entre 2.000 et 4.000 cas par an d'euthanasie active en France [chiffres de l'Ined en 2012, NDLR]. Aujourd'hui, ces pratiques en "catimini" ne sont ni contrôlables, ni avouables. Il y a des gens qui sont dans des situations sans issue : fin de vie douloureuse, souffrance morale, maladies incurables.

Même si François Hollande n'a jamais prononcé le mot d'euthanasie, son engagement 21 de la campagne présidentielle de 2012 prévoyait "une assistance médicalisée pour terminer sa vie dans la dignité". A quelques mois d'une future loi sur la fin de vie, que conseillez-vous au chef de l'Etat ?

- Je crois que François Hollande, contrairement aux pratiques de son prédécesseur, n'est pas obligé de statuer tout seul sur tous les sujets. Il fixera une direction, puis le débat doit avoir lieu au Parlement, qui choisira les termes précis et l'endroit où placer le curseur. Si la loi Leonetti a eu des vertus, elle ne répond pas à tous les cas de figure. Lors du débat parlementaire, il faudra donc être attentif car le diable se situe dans les détails.

Avez-vous le sentiment que les lignes bougent dans ce débat où se mêlent des convictions à la fois personnelles et politiques ?

- Si 9 Français sur 10 se disent favorables à l'euthanasie, je constate qu'à l'inverse, il y a une radicalisation religieuse sur ces sujets, comme on a pu notamment le constater lors du débat sur le mariage pour tous. On ne pourra donc pas échapper aux oppositions virulentes, lors du prochain débat au Parlement.

Il y a des gens dont les convictions religieuses leur interdissent de penser que l'on a le droit d'abréger la vie humaine, car ils pensent que cela découle du seul pouvoir divin. Il ne faut pas froisser leur opinion, mais ils ne doivent pas imposer leur avis à d'autres dans un Etat laïc. Certains font plus que du simple prosélytisme, c'est insupportable ! J'ai envie de leur répondre que la société française a déjà réglé cette question depuis longtemps : la loi sur l'avortement de 1975 abrège déjà des potentialités de vie. Ce n'est donc pas une innovation intellectuelle, ce progrès est inscrit dans l'évolution de notre civilisation. Aujourd'hui, il est mal vu que la loi impose un ordre moral.

Propos recueillis par Guillaume Stoll le lundi 16 décembre - Le Nouvel Observateur

Dernière modification le mardi, 17 décembre 2013 15:40
 

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