Jean-Louis Touraine

20 Jui

Vous trouverez ci-dessous mon intervention lors de l'examen de la proposition de résolution sur l'attachement au respect des principes de laïcité et à la liberté religieuse.

Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, oui, la laïcité, valeur essentielle de la République française, est aujourd'hui malade, dans notre pays. Elle est malade des mauvais coups portés par ses adversaires, mais aussi des propos ambigus, et parfois inconvenants, tenus par le Président de la République, la majorité et le Gouvernement actuels.

Et comme le diagnostic formulé sur cette maladie est faux, le traitement proposé ne fait qu'aggraver le mal.

Certes, dans les intentions énoncées, il existe des projets louables. Bien sûr, il est bon de réaffirmer solennellement notre attachement aux principes de la loi du 9 décembre 1905. Bien sûr, nous approuvons la pédagogie de la laïcité et son exercice, en particulier dans tous les lieux publics. Mais que d'erreurs !

Erreurs dans le langage, d'abord. Réduire la liberté de conscience à la liberté religieuse est une faute, que nous ne pouvons pas cautionner.

Chaque Français est libre de choisir sa croyance, philosophique ou religieuse. Nul ne peut être contraint, ni même incité, à une croyance religieuse s'il ne croit pas au Ciel.

Erreurs dans l'ajout très malencontreux d'adjectifs inopportuns accolés au mot « laïcité ». Cela a été la « laïcité positive », comme s'il en existait une négative.

C'est maintenant la « laïcité équilibrée », au moment où vous voudriez l'instrumentaliser pour diviser les Français, rompre l'équilibre instauré en 1905.

Non, la laïcité n'est pas cela. C'est une grande valeur, qui se définit par elle-même, comme la liberté. Ne serait-il pas ridicule que vous veniez nous présenter, demain, un texte sur la « liberté positive », et après-demain un texte sur la « liberté équilibrée » ?

Rappelez-vous la bonne définition de René Capitant : « La laïcité est une conception politique impliquant la séparation de la société civile et de la société religieuse, l'État n'exerçant aucun pouvoir religieux et les églises aucun pouvoir politique. »

Là apparaissent les erreurs de fond. Clarifier et aménager le régime de financement de la construction et de l'entretien des lieux de culte n'est pas respectueux de la loi de 1905.

Surtout, impliquer que la laïcité représenterait une simple mosaïque de religions diverses est une grave régression, même si l'on indique la nécessité de respecter certaines règles communes.

Ici même, lors du débat sur la loi bioéthique, nous avons pu assister à la confusion importante entre le champ des croyances et la sphère publique.

Que, parmi les valeurs laïques de notre République, certaines trouvent leur origine dans des valeurs judéo-chrétiennes, comme vous l'avez indiqué, est tout à fait exact. Cela ne légitime pas d'introduire un amalgame entre les unes et les autres. Une telle confusion entre croyances et État a déjà démontré ses maléfices du temps de l'État français, que le maréchal Pétain avait substitué à la République française. Ne retombons pas dans ce travers ! Enfin, et c'est peut-être le plus grave, il existe des erreurs manifestes dans la compréhension de ce qu'est la laïcité, de son sens, de son objectif. La laïcité trouve ses lettres de noblesse dans sa capacité à rassembler les hommes par delà les différences de culture, d'opinion, de philosophie, de croyance. Ne l'utilisez pas pour opposer les uns aux autres ! Non, nous ne voulons pas d'expression anti-chrétienne, anti-musulmane, anti-libres penseurs. Nous savons que tous ont en commun un bien plus précieux encore que leurs convictions : leur humanité et leur humanisme.

Votre conception de la laïcité est à géométrie variable. C'est une laïcité avec une préférence religieuse. Nous privilégions au contraire une laïcité avec neutralité, respect égal des diverses religions et des diverses philosophies. Revenons donc, je vous en prie, à l'esprit de la loi de 1905, qui avait su apaiser les divisions. Donnons-lui toute sa signification pour lutter contre les déviances qu'ensemble nous regrettons, et qu'ensemble nous devrions combattre, si vous acceptiez que nous effacions de votre texte les propos les plus choquants.

Cela permettrait, par exemple, de retrouver l'inspiration scientifique, raisonnable et génératrice d'épanouissement humain, dans la France que nous aimons. Mettons de côté la diabolisation primaire des chercheurs, l'obscurantisme, le refus du libre arbitre des femmes, la vision primitive des promoteurs d'une science spiritualisée, fondée sur le créationnisme ou le dessein intelligent. Faisons confiance à l'homme pour prendre en charge son destin, dans une communauté nationale unique et non divisée par ses croyances, mais au contraire unifiée par son projet humaniste commun.

Mes chers collègues, mon groupe vote oui à la laïcité, comme il vote oui à la liberté, à l'égalité et à la fraternité. Il vote oui au rassemblement de tous les Français, quelles que soient leur philosophie ou leurs croyances, respectables et respectées. Il vote oui à la liberté de conscience et à la séparation des églises et de l'État. Pour cela, nous sommes obligés de nous opposer à un texte qui n'est pas respectueux de ces grandes valeurs, même s'il a parfois des intentions que nous aurions pu louer.

 

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