Jean-Louis Touraine

12 Jan

Lettre ouverte à la Ministre de la santé

Voici la lettre ouverte que j'avais adressée en décembre à la Ministre de la santé concernant l'organisation de la vaccination contre le virus H1N1. Même si le gouvernement semble se rendre compte de ses erreurs et permet désormais la vaccination par les médecins traitants, on ne peut que regretter cette prise de conscience tardive et les nombreux dysfonctionnements qui demeurent encore dans le système français. En effet de nombreux médecins généralistes témoignent du fait qu'ils n'ont pas encore de doses de vaccin et n'ont pas reçu d'informations sur cette vaccination.

C'est pourquoi les députés socialistes ont demandé au Président de l'Assemblée nationale la création d'une mission d'information et de suivi de l'organisation de cette campagne de vaccination.

Madame la Ministre,

Les Français sont en train de vous prendre en grippe. Des Français de tous âges, de toutes catégories sociales. Et, parmi eux, de nombreux médecins.

Comment se fait-il, alors que vos intentions initiales étaient louables, que notre pays ait accouché d'un dispositif aussi saugrenu, peu efficace et tardif, pour proposer la vaccination contre le virus grippal A (H1 N1) ?

Je ne voulais pas gêner votre action de santé publique. Je me suis donc tu pendant longtemps. Je me dois cependant, aujourd'hui, de dénoncer les fautes d'une prévention mal organisée, dans l'espoir d'un changement rapide de méthode, pendant qu'il est encore temps.

Vous aviez pourtant commencé avec de bonnes intentions. Afin de ne pas réitérer l'erreur de l'un de vos prédécesseurs, qui avait sous-estimé l'impact sanitaire de la canicule, vous avec lancé une vaste opération de communication et créé un dispositif spécifique.

Malheureusement pour vous, les deux ont été erronés : la communication n'a fait que relayer le message d'une mobilisation ministérielle sans précédent au lieu d'informer précisément et objectivement, ce qui a abouti à dissuader les Français de se faire vacciner ; le dispositif de vaccination s'est, lui, vite apparenté à une usine à gaz repoussante, peu efficace, non rodée et n'inspirant pas confiance.

Les Français ont reçu des « bons », en ordre dispersé, sans que toutes les personnes prioritaires et fragiles ne les reçoivent et ne soient accompagnées dans leur démarche. Dans une même famille, ces bons ne sont pas arrivés groupés mais plutôt à l'un puis à un autre membre et en oubliant la personne la plus vulnérable. Après une attente dans le froid dépassant parfois quatre heures (pendant laquelle certains sont « tombés malades » !), les courageux ont pu être vaccinés par des personnes qu'ils ne connaissaient pas, qui ne disposaient pas de leur dossier médical et auxquelles ils hésitaient à poser des questions.

Alors que le dysfonctionnement était général sur tout le territoire, un directeur de la DDASS d'un département d'Ile de France était désigné comme lampiste et sanctionné.

Pourquoi, Madame la Ministre, oui, pourquoi avoir inventé un système qui fonctionne mal, ne donne satisfaction à personne et désorganise les services hospitaliers (du fait de réquisitions mal préparées), alors qu'il existe des professionnels pratiquant tous les vaccins aux adultes et enfants de notre pays, dans de bonnes conditions de confort et en bénéficiant de leur confiance ? Ce sont les médecins généralistes et les pédiatres, lesquels exercent leur mission à la satisfaction générale.

C'est ainsi qu'ont opéré, avec moins de bruit mais plus de prophylaxie, la plupart des autres pays européens. Chez eux, ce sont les médecins praticiens, que l'on appelait autrefois médecins de famille, qui ont assuré l'essentiel des vaccinations, même si le dispositif a parfois été complété par des opérations sur les lieux de travail ou d'éducation. Là, le pragmatisme. Ici « pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? ».

La raison de votre curieux choix est obscure. Vous citez le désir de « protéger » les médecins libéraux et celui de limiter le coût. Les médecins installés, pourtant, pouvaient faire face à ce travail, le sollicitaient et préféraient s'occuper ainsi de leurs patients habituels plutôt que d'être déresponsabilisés et retenus de longues heures au téléphone par leurs patients inquiétés par les modalités de la vaccination. Quant au coût pour le pays, il n'aurait pas été sensiblement plus élevé, surtout si vous aviez évité de commander des quantités très excessives de doses vaccinales. 94 millions de doses ! Sachant qu'au mieux 30% de la population seront vaccinés et avec une seule dose dans l'immense majorité des cas, cela supposerait que nous soyons 300 millions de Français.

Avec une autre programmation, et avec un coût en définitive plutôt moindre, le bénéfice, en termes de santé publique, aurait été bien meilleur. Surtout, l'adhésion d'un grand nombre de Français aurait été obtenue. Il serait dommageable de vous obstiner dans la voie choisie ; confiez la suite du programme aux « médecins de ville ». Il vous faut, Madame la Ministre, regagner la confiance des médecins généralistes, des médecins hospitaliers, de nombreux soignants et, surtout, de la population française en général. Un conseil, si je puis me permettre : changez de méthode.

Jean-Louis TOURAINE Professeur de Médecine, Député du Rhône

 

bt-fil-blancbt facebookbt dailymotionbt flickrbt feedbt-fil-blanc

2013 © Jean-Louis Touraine. Tous droits réservés.