Jean-Louis Touraine

23 Juil

SIDA : les insuffisances mondiales et françaises de dépistage et de traitement

Au moment où se tient la 18ème Conférence Internationale sur le SIDA à Vienne, en Autriche, il importe de se rappeler que cette grave épidémie a déjà tué 25 millions d'hommes, femmes et enfants. Aujourd'hui 33,4 millions de personnes vivent avec une infection par le virus du SIDA (VIH). Depuis 1996, des traitements efficaces existent, bloquant très largement le développement du virus dans l'organisme, même s'ils n'assurent pas l'éradication complète du VIH.

La personne infectée par ce virus échappe ainsi à une maladie mortelle mais elle doit prendre un traitement quotidien, durant toute sa vie, comme les autres patients ayant des maladies chroniques. La quantité de virus dans son organisme est considérablement diminuée par le traitement qui associe plusieurs médicaments (trithérapie ou quadrithérapie). Le bénéfice est non seulement important pour le sujet infecté mais aussi pour la santé publique puisque le risque de transmission du virus est fortement diminué lorsque le traitement est conduit de façon très efficace.

Malheureusement, seuls 4,7 millions de personnes dans le monde sont traitées. Près de 3 fois plus de patients devraient l'être, pour leur propre bénéfice sanitaire, et davantage encore si l'on veut enrayer avec toute l'efficacité souhaitable la propagation de l'épidémie.

En Afrique sub-saharienne 22,4 millions de personnes sont infectées par le VIH et chaque année 1,9 millions de séropositifs supplémentaires s'ajoutent à ceux contaminés les années précédentes. En France, on estime qu'il existe 160 000 patients déjà contaminés et qu'il y a, chaque année, 7000 nouveaux cas additionnels.

On sait maintenant comment enrayer l'épidémie : généraliser le dépistage et traiter largement les séropositifs.

Un modèle mathématique de l'épidémie de SIDA a montré la possibilité d'enrayer presque complètement les nouvelles contaminations si l'on développe un effort de dépistage et de traitement de la presque totalité des personnes infectées par le VIH. Déjà maintenant, les résultats obtenus lorsque des efforts plus partiels ont été déployés permettent d'observer une diminution de 50 % des contaminations par rapport à l'épidémie théorique. Il importe donc de se donner cet objectif de 95 % d'efficacité.

Malheureusement les ressources financières ne sont pas proposées à la hauteur nécessaire et l'on va donc continuer à constater l'infection illégitime de milliers de Français chaque année et de millions d'êtres humains de par le monde. La crise économique et financière a malheureusement servi de prétexte à de nombreux pays développés pour restreindre leur aide à l'effort mondial alors qu'il faudrait l'amplifier. En France, 50 000 personnes environ vivent avec une infection par VIH sans le savoir. Le virus altère progressivement leur santé à leur insu. De plus, ces personnes propagent d'autant plus le VIH qu'elles ne sont pas conscientes du risque qu'elles véhiculent. Si ces patients étaient dépistés et traités, leur maladie serait très largement contenue et la quantité de virus dans leur organisme serait considérablement réduite, au point qu'ils deviendraient très peu contaminants.

Le Conseil National du SIDA et la Conférence Nationale de Santé ont conjointement dénoncé les graves insuffisances du plan gouvernemental 2010-2014 contre le SIDA.

Il importe de forcer à la correction de ce plan, faute de quoi, chaque année, 6000 personnes qui auraient pu être protégées de cette infection, seront contaminées. De plus, de nombreux malades continueront à évoluer vers une maladie grave, beaucoup plus difficile à traiter que si les trithérapies avaient pu être introduites précocement après l'infection. Il n'est pas acceptable qu'aujourd'hui encore 22 % des patients sont dépistés seulement au stade de SIDA, c'est-à-dire 5 ans ou plus après la contamination initiale.

Cet effort de santé publique est indispensable. Le paradigme des années 1985 à 1995 n'est plus applicable : à l'époque le dépistage systématique était écarté car n'apportant pas de bénéfice aux patients (en l'absence de traitement efficace), ni à la santé publique, mais il était redouté car susceptible de provoquer des stigmatisations et même des discriminations. Ce temps est maintenant complètement révolu et, aujourd'hui, les traitements sont aussi efficaces pour protéger la santé du patient que pour limiter la propagation du virus. Ils doivent donc être introduits beaucoup plus largement et plus précocement.

Il convient que tous les Français adultes reçoivent un courrier leur offrant une possibilité gratuite, systématique, facile et très fortement encouragée de dépistage de l'infection à VIH. Ce courrier pourrait être cosigné par la Ministre de la Santé et par des personnalités de la Société Civile concernées par l'infection à VIH et engagées dans la lutte contre cette épidémie. Il importe de choisir pour cela des personnes perçues très positivement par la population française et qui peuvent exprimer des messages très persuasifs. Les prises de sang pourraient être réalisées notamment sur tous les lieux de travail, de loisirs, d'éducation, de culture, de sport, etc. Pendant quelques années, un dépistage pour chaque adulte et chaque année pourrait être proposé, et une fréquence plus grande pourrait bien sûr être offerte à ceux exposés à des risques plus particuliers.

Ne pas faire cet effort, revient à accepter la multiplication des drames humains, directement ou indirectement associés au VIH. Disposer de l'outil efficace et ne pas s'en servir pour quelque raison que ce soit (économie ridicule ? conservatisme extrême ? appréciation de la réalité très en retard sur les faits et surtout sur l'évolution des techniques ?) serait coupable. L'immense majorité des médecins, chercheurs, responsables associatifs, personnalités concernées, appelle à un changement urgent d'approche de l'épidémie et de sa prise en charge. N'attendons pas quelques milliers de victimes supplémentaires !

Dans le même temps, la France doit aussi reconquérir la place qu'elle occupait il y a quelques années quand, avec les Etats-Unis, elle occupait une place de choix dans le leadership mondial sur les questions de recherche et de prise en charge de l'infection à VIH.

Tout cela suppose bien sûr de petits efforts financiers additionnels. Cela suppose aussi des stratégies renouvelées, tenant compte des conseils formulés par les personnes qualifiées, et sachant impliquer l'ensemble de la chaîne des professionnels de santé, au premier rang desquels les médecins généralistes que le Ministère devrait bien se garder d'oublier aujourd'hui, comme il l'avait malheureusement fait lors de la grippe à virus A (H1N1).

 

bt-fil-blancbt facebookbt dailymotionbt flickrbt feedbt-fil-blanc

2013 © Jean-Louis Touraine. Tous droits réservés.