Jean-Louis Touraine

17 Mar

Bioéthique : trouver le juste équilibre

L'importance de la bioéthique est de permettre l'intégration du progrès dans notre Société. Tout le monde est concerné par cette réflexion bioéthique qui dépend de la représentation que chacun se fait de la dignité humaine du début à la fin de la vie. L'éthique biologique et médicale est perçue différemment dans les pays anglo-saxons et dans les pays latins. La Grande-Bretagne, les Etats-Unis, l'Australie, l'Europe du Nord sont considérés par les français comme parfois trop avant-gardistes, enclins à transcrire le progrès de la recherche dans la vie quotidienne rapidement et, pour cela, sont jugés parfois comme "utilitaristes".

A l'inverse, les Français sont perçus par ces autres pays, comme réticents à tout progrès, frileux, excessivement précautionneux, utilisant abusivement les interdits, ce qui les fait juger comme d'inspiration "totalitaire". La vérité est bien sûr entre ces deux extrêmes, elle doit soutenir courageusement l'autorisation de la transcription des progrès pour le bénéfice des humains de notre temps, sans pour autant renier aucune des valeurs de la dignité humaine. Lors de la discussion du projet de révision des lois de bioéthique, à l'Assemblée Nationale, cet équilibre ne semble pas avoir été trouvé et la philosophie basée sur l'immobilisme, parfois l'obscurantisme, voire même l'option réactionnaire a trop souvent prévalu. L'ambiance était étrange puisque, si certains discours semblaient comprendre la nécessité de ne pas fermer notre société aux progrès humains, les décisions qui l'emportaient étaient souvent empreintes d'une grande frilosité et même d'un désir de retour en arrière. En effet, après acceptation de petits progrès limités permettant d'étendre timidement les possibilités de transplantation (mais en évitant d'attenter aux droits des familles et sans rechercher suffisamment les solutions courageuses aux dramatiques problèmes de la pénurie d'organes (cause de nombreuses morts), les débats concernant la procréation médicalement assistée ont été très animés mais ont conduit à une régression.

Sans le dire expressément, certains députés auraient volontiers limité un peu le droit à l'interruption de grossesse. L'aide au traitement de l'infertilité n'a guère progressé. Le droit des femmes à disposer de leur corps a été quelque peu remis en question. La possibilité offerte à tous du diagnostic pré-implantatoire ou pré- natal de la trisomie 21 ou d'autres maladies graves a été contestée par certains. Tout cela a abouti à figer la situation pré-existante, en accordant quelques droits supplémentaires à ceux qui prétendent rendre plus difficile l'interruption thérapeutique de grossesse, en n'offrant pas un accès systématique aux possibilités du diagnostic pré-natal et en obligeant à des discussions avec les associations prônant la naissance d'enfants handicapés plutôt que l'interruption de grossesse. Pire que tout cela et lourde de conséquences, a été la décision de maintenir l'interdiction des recherches sur les cellules souches embryonnaires. Cette attitude, assortie de possibilités de dérogations choisies par l'Agence de la Biomédecine, représente une attitude moyenâgeuse et hypocrite qui relègue la France au rang des pays ne participant pas au progrès médical. Certes, les fruits des progrès qui seront enregistrés dans les très nombreux pays qui autorisent ces recherches depuis maintes années pourront secondairement parvenir à notre pays mais le retard enregistré dans ce domaine, évalué à une dizaine d'années va s'aggraver, au détriment des malades, de la performance de notre recherche et de la réputation de notre pays. La justification de cette attitude est d'ailleurs difficile à percevoir car les connaissances actuelles permettent tout à fait de prendre une attitude d'autorisation avec un encadrement précis nous prémunissant de toute dérive ou de toute utilisation inopportune. La recherche sur l'embryon humain a elle aussi été récusée, mettant celui-ci dans une position singulière, différente de l'être humain qui est l'objet de recherches du stade fœtal jusqu'au décès. Cette absence de possibilité de recherche s'oppose au développement de traitements qui pourront s'avérer nécessaires chez certains embryons. Il ne permet pas non plus l'amélioration de l'efficacité des fécondations in vitro et le résultat paradoxal en est donc la nécessité de produire un nombre très excessif d'embryons qui, après congélation, sont détruits à la fin du délai de 5 ans.

A peine évoqués (pour être immédiatement écartés) ont été les dossiers de la gestation pour autrui, du sort juridique des enfants nés à l'étranger par gestation pour autrui et toutes les questions liées à la fin de la vie humaine dans la dignité. Au bout du compte, la représentation nationale est apparue très en retrait sur les opinions largement majoritaires dans notre pays, telles qu'elles ont pu se manifester lors des états généraux de la bioéthique, lors des multiples sondages qui ont été réalisés et dans toutes les enquêtes d'opinions. D'ailleurs, lorsque les discussions tenues dans l'hémicycle laissaient entendre une possibilité d'avancées significatives, les élus de la droite populaire ou de la droite identitaire forçaient les autres élus un peu moins extrémistes de l'UMP à revenir en arrière et à proposer régulièrement des interdits. Certains votes ont même été annulés pour organiser des suspensions de séances avec des tractations permettant de définir les conditions de positions globalement réactionnaires. Il ne reste donc plus qu'à espérer un peu moins de frilosité et un peu plus de soucis de l'intérêt général lors de l'analyse au Sénat ou lors des discussions qui précèderont le 2ème passage à l'Assemblée Nationale. Il est en effet souhaitable que la loi qui sera votée dans quelques mois de façon définitive et qui, maintenant, ne sera pas réexaminée globalement (contrairement aux attitudes précédentes qui prévoyaient une révision tous les 5 ans) ne se présente pas comme une liste d'interdits, qu'elle fasse un peu confiance à la recherche et au progrès et qu'elle ne soit pas autant en décalage avec l'évolution de notre société.

 

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