Jean-Louis Touraine

23 Nov

Rencontres parlementaires sur l'assurance maladie

J'ai participé hier aux rencontres parlementaires sur l'assurance maladie. Voici mon intervention :

La France, en 1945, s'est dotée d'un système de solidarité nationale qui s'est avéré remarquable. Il était guidé par les valeurs suivantes : chacun cotise en fonction de ses moyens et bénéficie du financement de ses dépenses de santé en fonction de ses besoins. Cette organisation conduisait les personnes les plus fortunées à financer les soins des plus pauvres, pendant que les citoyens jeunes, actifs et généralement en bonne santé apportaient des ressources pour le soin des catégories plus âgées ou sans emploi. Malgré certains défauts – soins optiques et dentaires insuffisamment remboursés, prévention déficiente, défaut de prise en charge de certaines maladies, sous-équipement de certains territoires, inégalités socio-économiques –, l'OMS a décerné à la France en 2000 le titre de meilleur système de santé (en termes de qualité des soins) offert à tous.

Notre système de santé souffre néanmoins de certaines faiblesses liées notamment au fait que les dépenses de santé augmentent plus rapidement que le PIB, situation inquiétante qui nous a conduits à un déficit mal maîtrisé.

Toutefois, il importe de pérenniser ce système en l'adaptant et en gardant les valeurs fondatrices. Cela suppose que l'on remédie aux nombreuses inégalités que nous constatons en termes de santé - notamment entre les personnes ayant la connaissance des meilleurs professionnels et lieux de santé et celles qui sont réduites à attendre un rendez-vous lointain dans un établissement peu adapté à leur pathologie.

Nous devons également nous attacher à remédier à nos difficultés budgétaires, liées à différents phénomènes :

  • augmentation de la longévité ;
  • augmentation des performances médicales ;
  • augmentation des maladies chroniques : en effet, près des deux tiers des dépenses de santé sont concentrés sur les 10 % de la population atteints des pathologies les plus lourdes et chroniques. J'ajoute que le sida, le cancer, ou certaines maladies cardio-vasculaires sont devenus des maladies chroniques ;
  • amélioration de la prévention (santé publique, médecine du travail, médecine scolaire, médecine universitaire) de façon à limiter les dépenses liées à la prise en charge de maladies lourdes ;
  • intérêt financier de certains professionnels à accroître le nombre de leurs actes ;
  • intérêts de l'industrie pharmaceutique ;
  • intérêts des établissements privés ;
  • crise économique et financière.

Depuis le début du XXIe siècle, la situation inégalitaire évoquée plus haut tend à s'aggraver. Nous constatons une augmentation du reste à charge, et aussi qu'une part croissante de Français ne se soignent pas pour des raisons financières, ce qui conduit à une prise en charge tardive et coûteuse de leur maladie.

Face à cette situation, les solutions que nous pouvons proposer sont diverses. Bien sûr, la croissance économique constituerait une solution très opportune, tout comme la recherche de sources de financement additionnelles, au-delà du seul travail. Les grands partis politiques réfléchissent à cette piste ; ils devront prochainement faire preuve de courage afin d'assurer un meilleur financement à notre système de santé. Une question se pose dans ce débat : la responsabilisation des patients (création de forfaits, de franchises, augmentation du reste à charge, lutte contre les fraudes, etc.) est-elle opérante, quand ils ne sont pas les auteurs des prescriptions d'arrêt de travail ou de médicaments ? Certes, les patients doivent être conscients des dépenses qu'ils génèrent, mais ne serait-il pas plus approprié de responsabiliser les professionnels de santé et les employeurs ?

Une autre voie d'amélioration de la situation de notre système de santé réside dans la réduction des dépenses : certaines seraient aisées à obtenir (comme la suppression de la pénurie d'organes, notamment de reins, qui réduirait les dépenses en matière de dialyse) et bénéficieraient à la fois aux finances et aux patients.

Enfin, j'estime que les systèmes général et complémentaire sont de philosophie différente : le second n'est pas proportionné aux revenus, et les tarifs sont fixés selon l'âge et le risque, ce qui n'a rien à voir avec la solidarité. De plus, réduire l'intervention de l'assurance maladie à la prise en charge des maladies les plus graves de l'âge avancé et réduire encore le remboursement des soins courants pourraient conduire à l'implosion du système, car les catégories les plus jeunes de la population refuseraient d'y contribuer.

Comme le disait Didier Tabuteau : « La Sécurité sociale doit libérer de la crainte de ne pouvoir financer les soins dont on a besoin. Elle ne doit pas ajouter au poids de la maladie une pénalisation financière et une culpabilisation moralisatrice. »

Sans freiner l'innovation et le progrès en matière de santé, nous devons donc préserver les valeurs d'humanisme et de générosité qui fondent notre système de solidarité sociale.

 

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